Qu’est-ce que la peur fait de nous?

Les effets du confinements : avril-mai 2020


Le cimetière des avions

Le ciel, par-dessus ma Tour,
Est si bleu, si gris, si vide.
Un virus très contagieux, nommé Covid,
A détruit les incessants allers-retours.
Pauvres oiseaux géants, les avions restent cloués au sol,
Avant, pour certains, de finir au cimetière.
C’est vrai, ils polluent un peu l’atmosphère.
Alors on les prive de passagers et d’envol.
Ce sont des rêves de voyages qui disparaissent
Au fond de leurs blanches carcasses abandonnées,
Evasions merveilleuses vers des lagons azurés
Ou vers des capitales aux mille forteresses.
On licencie les pilotes, les navigants, les hôtesses,
Eux aussi seront vite condamnés à l’oubli.
Dans les grands cimetières d’avions tristement remplis,
Aux carlingues démantelées ils lieront leur détresse.
Moi, seule sur mon fauteuil, tout en haut,
Je fixe les écrans noirs, la radio muette.
Mélancoliquement je regarde planer les mouettes,
En pensant combien avant, mon métier était beau.
Les ailes qui s’élançaient loin dans le ciel
Etaient faites d’aluminium et non de plumes,
Et pourtant, gracieuses, elles quittaient le bitume
Et allaient caresser les arcs-en-ciels.
J’écoutais transiter par mon casque
L’échange de consignes à imbriquer.
Désormais, face à l’écran silencieux, je me tais,
Même si je dois quand même porter un masque.
Je suis abandonnée dans ma Tour, tout en haut.
Les avions ne reviendront jamais.
Dans leurs cimetières d’acier ils resteront cloîtrés,
En me chuchotant combien autrefois mon métier était beau.


Les masques de carnaval

Le jour se lève
S’évanouissent les rêves
Qui nous consolent.
On déconfine
On peut revoir les copines
Et les maîtresses d’école.
Finies les bises
Qui nous socialisent,
Mais transportent le mal.
On trinquera de loin,
Par-dessus les groins
De nos masques de carnaval.


Avoir peur

Avoir peur, ne rien comprendre mais expliquer.
Avoir peur des différences et donc les refuser.
Se barricader, se battre, oublier de penser,
Se croire seul apte à lier son confort à ses petites idées.

Bannir de son immeuble les héros qui sauvent:
Médecins, infirmiers, chasseurs de virus, défenseurs d’alcôves.
Jeter des pierres aux pompiers, confondre coups et guimauve.
Endormir son cerveau, d’être humain se transformer en fauve.

C’est la peur qui démolit les neurones,
La peur de ce qui diffère, de ce qui étonne,
La peur aussi du Mal, de la maladie, de la mort,
Peur subtile de l’inconnu contre lequel lutte le sort.

Alors les faibles perdent leur bon sens, s’ils l’ont jamais possédé.
Ils basculent dans la critique, l’opposition, le rejet.
Ils ne pensent plus qu’à détruire, ils en sont obsédés;
Et ils chassent les utiles qui pourtant sont prêts à tout donner:

Leur vie, leurs rêves de solidarité, leur courage.
Ce sont eux les héros, les forts, les sages.
Notre peur est aussi la leur, mais eux la mettent en cage.

Soyons attentif aux autres, solidaires, sans différencier les âges.
Refusons l’intolérance et ses odieux visages.
Faisons de la peur un tremplin pour résister aux carnages.


La délation

Aujourd’hui mon voisin a sorti trois fois son chien.
Je l’ai longuement épié depuis ma fenêtre.
Il était seul mais trois fois, ce n’est pas bien.
Nous autres nous n’avons le droit qu’à une unique sortie champêtre.

Aussitôt à la gendarmerie je téléphone
Je ne fais que mon devoir de citoyen.
Je sais qu’il ne fait de mal à personne
Mais cela fait longtemps que je n’aime pas ce voisin.

Si j’avais vécu pendant la seconde grande guerre
J’aurais dénoncé tous ceux qui se cachent:
Les juifs, les résistants, mon père, ma mère.
J’ai peur, je suis faible, je suis lâche.

Pourquoi devrais-je avoir honte de dénoncer
Les gens que je déteste ou ceux que je ne connais pas?
C’est moi aussi qui dévalise les stocks de papier WC.
J’obéis, je trahis, je suis un bon petit soldat.


Comme un avant-goût de retraite

Depuis cinq semaines, à chaque heure de chaque jour, il est là
De pièce en pièce, il se lève, s’assied, vient et va.
Je me retourne, il semble suivre chacun de mes pas,
Toujours il me cerne, sans le vouloir, de haut en bas.
Je dois le regarder, lui parler, du virus, de débats,
Tout en m’attelant deux fois par jour à la cuisson des repas.
Et je l’écoute pérorer avec de grands ronds de bras
Les mêmes blagues usées, les mêmes irritants blablas.
Je devrais en plus sourire, rire aux éclats?
Etre gaie, enthousiaste, exiger de plus fougueux ébats
Alors que mon corps, cabré, revêche, tant il est las,
Rêve de solitude savoureuse au creux des draps.
Oui, la lassitude peu à peu s’installe à lourds fracas,
S’occuper de sa maison devient un véritable combat.
Faire à manger, se laver, s’habiller, quitter son pyjama
C’est là s’imposer de biens inutiles tracas.
Pourquoi se faire belle puisque aujourd’hui encore il est là?
Comme hier, comme demain, nous sommes confinés, il ne sort pas.
Je n’en peux plus, je veux partir, seule, loin, au Canada,
Ou dans les plaines désertiques de la froide Toundra,
Ne plus subir sa présence quand je ne la désire pas
Et ne plus m’user le cœur à mitonner tant de petits plats.
Etre libre, être moi, quelques jours, quelques pas.
Combien alors à mon retour, j’apprécierai la chaleur de ses bras.
Parce qu’ils m’auront manqué, je réclamerai nos ébats.
Je ne mépriserais plus ses puérils blablas.
Je m’ y accrocherai, tel le noyé luttant contre son trépas.
Alors bien sûr, le confinement un jour s’arrêtera,
Les portes s’ouvriront, le grand air vif nous éblouira.
Mais la peur restera présente, elle s’incrustera.
Car, finalement, ce que nous offre cette expérience-là
N’est-ce pas en plus court ce que nous réserve la retraite:
Une existence sans projet, morne, un éternel tête à tête,
Jusqu’au jour où pour l’un de nous sonnera le glas?


Une autre guerre

Il y a eu déjà tant et tant de guerres,
A coups d’épées, de canons, ou de bombes nucléaires.
Celle-ci ne sera sans doute pas la dernière
Et ne comptera pas pour la plus meurtrière.
Et pourtant c’est une guerre de retombée mondiale,
Sans chars, sans fusils, sans soldats qui cavalent.
Ses armes ne sont pas fondues dans l’acier bleuté des balles,
Elles n’en sont malheureusement pas devenues moins fatales.
Partie d’un virus pourtant pas si méchant,
Cette guerre, pour nous tuer, se sert de nos gouvernements.
Ses armes sont la peur et la mise en isolement.
On confine, on arrête tout, on licencie abondamment.
L’économie à l’agonie pleure les faillites qui, en se bousculant,
Réveillent la détresse financière de millions de gens.
La fin de l’épidémie hélas ne sera pas qu’une parenthèse.
Il y aura tant de chômeurs dépourvus de leurs aises,
Tant de vide dans les rues, et dans les yeux ce malaise,
Qui parle de catastrophes futures en pleine genèse.
Le monde d’hier n’existe plus, il est ruiné, béant.
Demain rien, non rien, ne sera jamais plus comme avant.